Le quartier du Canet, dans le 14e arrondissement de Marseille, cache un trésor architectural que peu de Marseillais connaissent vraiment. Station Alexandre, ensemble industriel reconverti, cumule une histoire fascinante, une architecture signée Gustave Eiffel et une vocation culturelle assumée. Ce lieu atypique a accueilli concerts, expositions et spectacles vivants pendant plusieurs années, avant de traverser une période difficile. Retour sur un site hors normes qui n’a pas fini de faire parler de lui.
Les origines historiques et industrielles de Station Alexandre
Tout commence en 1914, quand Victor Régis, négociant et armateur marseillais, fait construire une gare de triage sur ce qui deviendra le boulevard Charles Moretti. Spécialisé dans le négoce huilier, Régis avait besoin d’un outil logistique à la hauteur de ses ambitions industrielles. La gare était immédiatement reliée au quartier de la Joliette par une ligne ferroviaire privée, permettant d’acheminer les marchandises sans passer par le réseau public.
Les années 1930 ont marqué le début de la fin pour cette infrastructure. La crise des savonneries marseillaises a fragilisé tout un écosystème économique, et la gare a progressivement été abandonnée à sa fonction première. Les camions ont remplacé les trains, rendant l’outil ferroviaire obsolète. Après la Seconde Guerre mondiale, le site a été démantelé.
Le nom Station Alexandre ne doit rien au hasard. Marcel Alexandre, ingénieur diplômé de Polytechnique, était le grand-père maternel de Sylvie Caulet, la femme qui allait un jour ressusciter le lieu. Spécialiste des ouvrages d’art comme les ponts et les barrages, il avait initié sa petite-fille très tôt à l’univers des constructions métalliques du XXe siècle. Un hommage familial ancré dans l’histoire du bâti.
Une architecture extraordinaire signée Gustave Eiffel
Ce qui frappe immédiatement quand on entre dans Station Alexandre, c’est la charpente. Monumentale. Rivetée. Attribuée à Gustave Eiffel, elle constitue la signature architecturale du bâtiment et a été intégralement préservée lors de la réhabilitation. Les facteurs des années 1910 sont restés en place, comme si le temps avait respecté cet héritage de fonte et d’acier.
L’intérieur déploie une architecture Art déco avec des colonnes de fonte aux chapiteaux corinthiens, une charpente rivetée et des frises en linteaux décorées de rosaces. Ce mélange de rigueur industrielle et d’ornement décoratif crée une atmosphère unique, à mi-chemin entre l’usine et la salle des fêtes bourgeoise.
- Surface initiale du bâtiment : 40 000 mètres carrés
- Surface conservée après réhabilitation : 10 000 mètres carrés
- Éléments d’origine préservés : charpente métallique, colonnes, frises décoratives
- Style architectural dominant : Art déco industriel des années 1910
Pour accueillir des concerts ou des spectacles vivants, difficile d’imaginer cadre plus adapté. La hauteur sous charpente, l’acoustique naturelle des volumes industriels et la majesté de l’ensemble signent un espace culturel dont beaucoup de salles contemporaines rêveraient.
La réhabilitation et la reconversion du site en centre culturel et d’affaires
C’est le classement du quartier du Canet en zone franche urbaine à partir de 2003 qui a tout déclenché. Sylvie Caulet, investisseuse marseillaise, a saisi l’opportunité. Avec son époux Gilbert Caulet et la Caisse des dépôts et consignations comme partenaire financier égalitaire, elle a créé une SCI pour porter le projet. Les travaux ont débuté en 2004 sous la direction de l’architecte Eric Castaldi.
L’inauguration a eu lieu en novembre 2007, en présence de Christine Boutin, alors ministre du Logement et de la Ville, de la députée Valérie Boyer et du sénateur-maire Jean-Claude Gaudin. Ce beau plateau politique illustrait les ambitions affichées pour le site. La période 2003-2007 avait transformé un ensemble industriel en déshérence en un franc centre d’affaires.
Le programme architectural et fonctionnel était dense : le Hall Gustave, le Quai Félix et le Pavillon Victor structuraient l’espace. Autour, galeries de bureaux, commerces, cinq salles de réunion et colloques, espaces de détente, restaurants et un atrium couvert complétaient l’offre. La rénovation avait aussi intégré un centre médical, un laboratoire d’analyses, un salon d’optique et une crèche.
Station Alexandre, scène vivante pour les concerts et spectacles
Passé les heures de bureau, le centre d’affaires se métamorphosait. L’espace sous la verrière de l’atrium et les salles de réunion devenaient loges et espaces annexes pour accueillir des manifestations culturelles régulières. Musique classique, jazz, opéra en petite forme : la programmation était éclectique et ambitieuse.
- Concerts de musique classique et opéra en format intimiste
- Soirées jazz dans les volumes industriels de l’atrium
- Spectacles de danse et arts du cirque
- Expositions d’art visuel dans le Passage, traité à la façon des passages parisiens
Le Passage mérite une mention particulière. Conçu avec une volonté didactique d’ouverture au quartier, cet espace dédié aux expositions d’art visuel rappelait les galeries couverte du Paris du XIXe siècle. Une façon maligne d’ancrer l’événementiel culturel dans un projet urbain plus large.
En 2016, Station Alexandre réunissait 90 entreprises pour environ 300 salariés. Garo Hovsepian, maire des 13e et 14e arrondissements, saluait à l’époque l’exemple de réussite que représentait le site pour le quartier.
Le déclin, la mise en vente et la préemption publique
2017 a marqué un tournant brutal. Le redressement judiciaire et la perte du statut de zone franche urbaine ont fragilisé l’ensemble du modèle économique. Les locataires sont partis les uns après les autres, attirés ailleurs par des conditions fiscales plus avantageuses.
En 2020, le lieu abritait encore une centaine d’activités, mais Marsactu décrivait déjà un site presque fantôme. Puis en février 2023, le tribunal judiciaire de Marseille a mis le bien aux enchères. Prix de départ : 6 millions d’euros. Adjudication finale : 4 650 000 euros, remportés par un marchand de biens.
La suite a été inattendue. Dans le délai légal de 30 jours, l’Établissement public foncier Provence-Alpes-Côte d’Azur a préempté le site à la demande de la Ville de Marseille. Laurent Lhardit, adjoint à l’économie, a justifié cette décision par la nécessité d’une réflexion publique sur l’ensemble de la zone Moretti. La Métropole est associée à cette démarche tripartite.
Situation, accès et perspectives pour découvrir Station Alexandre
Station Alexandre est implantée au 29-31 boulevard Charles Moretti, dans le 14e arrondissement de Marseille, en plein quartier du Canet. Pour s’y rendre sans voiture, c’est simple : les lignes 28 et 89 de la RTM desservent le secteur, et la station Bougainville du métro marseillais représente le point d’accès le plus pratique.
- Adresse : 29-31 boulevard Charles Moretti, 14e arrondissement
- Métro : station Bougainville
- Bus : lignes 28 et 89 du réseau RTM
Sur place aujourd’hui, quelques bureaux, un restaurant, un centre médical et une crèche subsistent. Le patrimoine industriel, lui, reste debout : la charpente métallique attribuée à Eiffel ne s’effondre pas si facilement. La préemption publique ouvre une fenêtre pour réimaginer ce site exceptionnel, peut-être en y réintégrant une vraie salle de concert permanente ou un pôle culturel ancré dans la vie du quartier. Si la Ville et la Métropole saisissent vraiment cette opportunité, Station Alexandre pourrait écrire un nouveau chapitre aussi enthousiasmant que le premier.
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